Défense des intérêts des harkis, de leurs veuves et de leurs enfants, devoir de mémoire, reconnaissance, justice et réparation, solidarité avec le monde combattant.
Nous publions ci-après la lettre de 2ID-Harkis du Loiret, adressée à Mme Geneviève Darrieussecq, secrétaire d'Etat auprès de la ministre de la Défense et des armées, exprimant sa surprise quant à la composition du groupe de travail et ses doutes quant à la mission qui lui a été assignée.
« Madame la Ministre,
Le 23 janvier dernier, vous avez procédé à l'installation du groupe de travail harkis voulu par le président de la République et fixé sa feuille de route.
Ce groupe de travail, composé de 2 parlementaires, 8 représentants de l'administration, 3 personnalités qualifiées et 10 « représentants » titulaires des associations de harkis (et autant de suppléants), a pour mission notamment « de proposer des mesures afin de permettre la préservation de la mémoire et une réparation adaptée aux situations diverses (…) » des harkis et de leurs familles.
Je souhaite ici vous faire part de notre immense déception et de nos interrogations légitimes quant à la composition de ce groupe de travail et aux objectifs qui lui ont été assignés.
Tout d'abord, concernant le groupe de travail, je dois vous dire toute notre surprise, tant il est évident qu'il manque de représentativité, d'objectivité et de compétences.
En effet, il est composé majoritairement de personnes extérieures au monde associatif et d'inconnus, au détriment notamment d'associations plus légitimes dont le travail est reconnu au plan national. S'agissant des membres d'associations dans ce groupe de travail, en dehors de quelques noms que nous retrouvons systématiquement dans ce type d'instances, nous ne savons pas quelles associations et quelles régions ils sont censés représenter. Nous ne connaissons pas non plus leur qualité et leur profession afin de nous assurer qu'ils sont bien habilités à défendre la cause des harkis et qu'il n'y a pas de conflit d'intérêt.
En effet, il me paraît hautement improbable que des personnes rapatriées en tant que militaires, qui n'ont connu ni l'abandon ni les camps et les cités de transit, et de surcroît écartées des dispositifs d’aides en faveur des harkis, puissent parler en toute objectivité des souffrances et des préjudices de ceux que la France a rayé des cadres de l'armée. De même, et je pèse mes mots, je pense que des fonctionnaires de l'Etat en activité ne peuvent siéger dans ce groupe de travail en tant que membres d'associations sans que cela suscite des suspicions quant à leur liberté de parole et d'action.
Il nous semble que ce groupe de travail, qui manque de représentativité et de légitimité, a été constitué en dépit du bon sens alors même que des comités régionaux de concertation avaient été créés dans le cadre de la circulaire du premier ministre datée 23 septembre 2014. Ces instances sont présidées par des représentants associatifs élus par les associations locales, leur conférant ainsi toute légitimité pour représenter les associations locales et relayer les préoccupations du terrain. Leur présence au sein de ce groupe de travail, ou à défaut leur consultation, me semble pour le moins incontournable.
Dans ces conditions, vous comprendrez aisément que nous soyons amenés à penser que la composition du groupe de travail repose sur des critères purement subjectifs où la représentativité et la compétence sont absentes, obéissant davantage à des impératifs de paix sociale que de justice sociale.
Cette façon de faire montre pour le moins un certain amateurisme de la part des pouvoirs publics pour ne pas dire un total mépris des harkis. Comment croire dans ces conditions que notre cause soit sérieusement entendue et des solutions appropriées soient apportées à nos problèmes?
Je souhaite également vous faire part de nos doutes quant aux objectifs fixés au groupe de travail, tout en vous rappelant préalablement qu'il n'appartient pas à l'Etat de limiter ses pistes de travail, ni d'orienter le champ de ses réflexions et encore moins de se substituer aux harkis pour dire ce dont ils ont besoin.
La mission confiée au groupe de travail se résume en effet à « (…) évaluer les dispositifs de reconnaissance et de réparation existants, (…), prendre en compte la situation socio-économique des harkis (…) et proposer des mesures afin de permettre la préservation de la mémoire et une réparation adaptées aux situations diverses que rencontrent les harkis et leurs familles (…). ». Le président du groupe de travail a précisé, lors de la réunion du 23 janvier 2018, que les travaux s'articuleront autour de deux volets, la reconnaissance et la réparation, et qu'un bilan des dispositifs existants sera établi de manière à les prolonger ou à les améliorer.
Permettez-moi de vous rappeler que les associations de harkis sont unanimes pour reconnaître que jusqu'à présent tous les plans d'action en faveur des harkis ont été de lamentables échecs: les harkis et leurs familles n'ont toujours pas, pour la majorité d'entre eux, trouvé leur place dans la communauté nationale. Pourtant l'Etat s'entête, depuis des décennies, à leur resservir les mêmes recettes en termes de formation, d'emploi, de logement et d'éducation, alors que vous-même, lorsque vous avez été entendue par la commission de la défense nationale et des armées de l'Assemblée nationale à l'occasion du débat budgétaire, vous avez admis que « (…) le plan «harkis» établi en 2014 n'a pas eu les effets escomptés (…) ».
Les harkis ne veulent pas de ces éternelles mesures traditionnelles, qui font d'eux des assistés de la Républiques à plein temps, et que l'on suspecte à tort d'être des privilégiés. Ces mesures, faut-il le rappeler, ont été annulées par décisions du Conseil d'Etat des 16 avril 2012 et 20 mars 2013.
Aujourd'hui, la seule revendication portée par les associations est la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français dans l'abandon et le massacre des harkis en Algérie ainsi que dans l'échec de leur insertion dans la communauté nationale, et la réparation qui en découle tout naturellement.
La reconnaissance, ils l'ont déjà obtenue, notamment à travers la journée d'hommage national du 25 septembre. Si par reconnaissance vous entendez un enrichissement et un approfondissement de la politique de mémoire, elle est alors l’affaire de tous les Français et
ne doit pas être mélangée avec la réparation. A cet égard, il convient de souligner que les associations et les élus locaux n’ont pas attendu l’Etat pour notamment ériger stèles et plaques en hommage aux anciens harkis. A titre d’exemple, 2ID-Harkis du Loiret a construit une stèle à Semoy, participé à l’apposition d’une plaque à Saint-Jean-de-la-Ruelle, contribué au financement du mémorial d’Amboise et obtenu la dénomination prochaine d’une rue à Ingré.
Nous ne voulons pas d'une réparation adaptées aux situations diverses, mais un dispositif de réparation intégrale de tous les préjudices subis, aussi bien matériel que moral, à la fois en tant que rapatriés, anciens combattants et victimes civiles.
Il est donc inutile de perdre un temps précieux à vouloir évaluer les dispositifs existants, pour autant qu'il en reste encore, et en même temps faire des propositions en 4 mois de temps.
Je suggère, pour gagner du temps et aller droit au but, que l'on s'inspire notamment du dispositif mis en place pour les pieds-noirs en matière d'indemnisation du préjudice matériel, et des mesures d'indemnisation des victimes des persécutions antisémites et des actes de barbarie pendant la Seconde Guerre mondiale prises par simples décrets (décrets des 10 septembre 1999, 13 juillet 2000 et 27 juillet 2004).
Je ne doute pas que vous saurez accorder une attention toute particulière à ces quelques observations destinées avant tout à faciliter votre travail, en vous appuyant sur un groupe de travail plus homogène qui définira lui-même ses objectifs et sa méthode travail.
Je vous prie de croire, Madame la Ministre, à l'assurance de ma considération distinguée. »